HALBWACHS, Maurice, 1925 : Les Cadres sociaux de la mémoire, Alcan.

«Pour se souvenir, il faut se sentir en rapports avec une société d’hommes qui peut garantir la fidélité de notre mémoire… un homme qui se souvient seul de ce dont les autres ne se souviennent pas ressemble à quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas : c’est, à certains égards, un halluciné»

Maurice
HALBWACHS

 

Né en 1877, normalien, agrégé de philosophie en 1901 mais aussi docteur en Droit et en Lettres, HALBWACHS a subi la double influence d’Henri BERGSON et d’Emile DURKHEIM.

Le premier fut son professeur de philosophie au Lycée Henri IV et HALBWACHS ira encore l’écouter au Collège de France jusqu’en 1901. Par la suite, il s’en éloignera et son premier grand livre de psychologie collective (les Cadres sociaux de la mémoire) est aussi, d’une certaine manière, une longue critique de BERGSON. Fréquentant assidûment les milieux normaliens et socialistes, HALBWACHS a en effet découvert entre temps la pensée de DURKHEIM et rejoint l’équipe de l’Année sociologique en 1904 par l’intermédiaire de Bernard SIMIAND.

Dès lors, il est et restera l’un des plus fidèles et en même temps des moins conformistes parmi les membres de ce que l’on désigne déjà à l’époque comme «l’école sociologique française». Professeur de sociologie jusqu’en 1939, il sera finalement élu au Collège de France en 1944 dans une chaire nouvelle de « Psychologie collective». Tel fut en effet le sens de la majeure partie de ses travaux durant toute sa vie.

OUVRAGE CENTRÉ SUR LA MÉMOIRE COLLECTIVE

En 1925, Les Cadres sociaux de la mémoire s’ouvrent sur l’histoire d’une petite fille abandonnée retrouvée dans un bois, en France, au XVIIIème siècle. D’origine Esquimau, plusieurs fois transplantée dans diverses sociétés comme esclave, elle était incapable d’évoquer son passé en l’absence de stimulation visuelle (présentation de photographies d’esquimaux, d’objets leur étant familiers, etc.). Pour HALBWACHS, ce fait est exemplaire du phénomène qu’il cherche à mettre en évidence : nous ne nous souvenons que parce que notre entourage nous le suggère et nous y aide ; sans la mémoire collective, nous serions incapables de nous souvenir.

De façon inattendue et audacieuse, son livre s’ouvre même sur un chapitre consacré au rêve dont la caractéristique est de déconnecter l’individu de son groupe, de l’isoler sur lui-même, de l’enfermer dans son monde intérieur. C’est donc une situation expérimentale inespérée pour tester ce qui revient en propre à la mémoire individuelle.

Il critique ainsi BERGSON a qui il reproche en quelque sorte d’avoir confondu le souvenir avec cette «pensée de rêve», considérée comme une forme d’autisme.

Au contraire du rève, la mémoire nous libère en nous mettant en rapport avec cette communauté de traditions et de souvenirs qu’est tout groupe social.

Dans son ouvrage, HALBWACHS étudie la mémoire collective à travers les différents groupes que sont par exemple la famille, les groupes religieux, les classes sociales et leurs traditions, etc.

Contrairement à DURKHEIM qui les avait ignorées, les classes sociales occupent le centre de l’activité d’HALBWACHS.





LES CADRES SOCIAUX

En étudiant le rêve, HALBWACHS veut donc montrer que le passé ne se conserve pas véritablement dans la mémoire individuelle. Il y subsiste seulement des « impressions», des « fragments», des « images» qui ne constituent pas des souvenirs complets. Ce sont les représentations collectives qui en font de véritables souvenirs. La mémoire collective n’est donc pas une sorte de moule, de cadre général, dans lequel les souvenirs personnels viendraient se placer déjà constitués :

« entre le cadre et les événements, il y a identité de nature : les événements sont des souvenirs, mais le cadre aussi est fait de souvenirs. De fait, les souvenirs personnels auto-suffisants n’existent pas, l’individu ne se souvient pas vraiment du passé, il ne peut le revivre en tant que tel, il le reconstruit en réalité à partir des nécessités du présent».

« La réflexion précède l’évocation des souvenirs», il n’y a pas de mémoire sans intelligence, c’est-à-dire sans travail de la conscience. Et les cadres sociaux de la mémoire sont précisément « les instruments» dont l’individu conscient « se sert pour recomposer une image du passé qui s’accorde» avec les nécessités de son présent, de son existence d’être social, de son harmonie existentielle, de l’équilibre de sa personnalité, de son identité.

LA DENSITÉ DES GROUPES : LE FAIT URBAIN

HALBWACHS accorde une importance particulière à la densité des groupes humains car « dans les sociétés, les pensées des hommes, leurs sentiments, leurs manières d’agir varient suivant que les rapports qu’ils ont entre eux se multiplient et s’intensifient».

De ce point de vue, le fait urbain est certainement le fait de civilisation le plus remarquable : dans la ville la vie collective est plus intense, elle est prise dans un réseau de voies où la circulation est elle-même plus intense que nulle par ailleurs.

Il en résulte un mélange de représentations à la fois matérielles et humaines, mécaniques et spirituelles qu’on retrouve à peu près identiques dans toutes les grandes agglomérations et qui font que les groupements sociaux ont tendance à s’y dissoudre plus qu’ailleurs (en dehors des moments où ils s’isolent pour se renforcer).

M.H. « Il faut donc renoncer à l’idée que le passé se conserve tel quel dans les mémoires individuelles, comme s’il en avait été tiré autant d’épreuves distinctes qu’il y a d’individus. Les hommes vivant en société usent de mots dont ils comprennent le sens : c’est la condition de la pensée collective. Or chaque mot compris, s’accompagne de souvenirs, et il n’y a pas de souvenirs auxquels nous ne puissions faire correspondre des mots. Nous parlons nos souvenirs avant de les évoquer ; c’est le langage, et c’est tout le système des conventions sociales qui en sont solidaires, qui nous permet à chaque instant de reconstruire notre passé ».

M.H. La pensée sociale = Deux sortes d’activités :

– une mémoire, c’est-à-dire un cadre fait de notions qui nous servent de points de repère, et qui se rapportent exclusivement au passé

– une activité rationnelle, qui prend son point de départ dans les conditions où se trouve actuellement la société, c’est-à-dire le présent.

Cette mémoire ne fonctionnerait que sous le contrôle de cette raison.

M.H. «Pour se souvenir, il faut se sentir en rapports avec une société d’hommes qui peut garantir la fidélité de notre mémoire… un homme qui se souvient seul de ce dont les autres ne se souviennent pas ressemble à quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas : c’est, à certains égards, un halluciné»

« Il faut donc renoncer à l’idée que le passé se conserve tel quel dans les mémoires individuelles, comme s’il en avait été tiré autant d’épreuves distinctes qu’il y a d’individus. Les hommes vivant en société usent de mots dont ils comprennent le sens : c’est la condition de la pensée collective. Or chaque mot compris, s’accompagne de souvenirs, et il n’y a pas de souvenirs auxquels nous ne puissions faire correspondre des mots. Nous parlons nos souvenirs avant de les évoquer ; c’est le langage, et c’est tout le système des conventions sociales qui en sont solidaires, qui nous permet à chaque instant de reconstruire notre passé »

Maurice
HALBWACHS

Chaque groupe, religieux, politique, familial, professionnel même, a sa «mémoire» propre, ses traditions, ses souvenirs qui se perpétuent dans le langage, – car «le langage» dit LAVELLE, «est la mémoire de l’humanité», – qui se revivifient dans les fêtes, les cérémonies, les commémorations.

C’est en fonction de ces différentes mémoires que chacun de nous reconstruit ses souvenirs propres.

HALBWACHS va jusqu’à mettre en doute «la possibilité d’une mémoire strictement individuelle».

GAUVIN F.

 

HALBWACHS, Maurice, 1925 : Les Cadres sociaux de la mémoire, Alcan.

CUVILLIER, Armand, 1986 : Cours de Philosophie, Tome 1 et 2, PARIS, Armand COLIN, Le Livre de Poche.

MARCEL, Jean-Christophe; MUCCHIELLI, Laurent, 1999 : Un fondement du lien social : la mémoire collective selon Maurice Halbwachs, in Technologies. Idéologies. Pratiques. Revue d’anthropologie des connaissances, 1999, 13 (2), pp. 63-88.